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Quelques jalons d'histoire
sur les punitions corporelles
Chercher à remonter l'histoire des punitions
corporelles au fil des temps, c'est découvrir qu'il est très difficile d'établir
la façon dont elles ont été réellement utilisées à l'intérieur des
groupes familiaux. Les historiens nous offrent pourtant quantités de
documents sur la vie familiale à travers les âges et les contrées, qu'il
s'agisse de mettre en lumière les usages culinaires, vestimentaires, décoratifs,
hygiéniques, érotiques ou autres pratiqués dans les familles. Les
informations sont alors riches et les détails nombreux. Mais en ce qui
concerne les châtiments corporels, les textes sont rares et d'une étonnante
pauvreté. Il est beaucoup plus facile de trouver des précisions sur les châtiments
physiques infligés à titre pénal par les institutions judiciaires, ou
dans le cadre de divers types de scolarités, que d'obtenir des
renseignements précis concernant ce qui se passait dans l'intimité des
foyers.

Quelques auteurs, cependant, dont il faut souligner
les mérites, ont réussi à recueillir ici ou là certains faits qui
permettent, au-delà d'un tabou qui semble depuis toujours régner sur ce
sujet, de repérer quelques données historiques ayant trait aux punitions
corporelles (1 à 5).
Les vertus éducatives des coups semblent avoir été
appréciées de façons très diverses suivant les pays et les époques
concernées. Et si, dans les pays développés, on voit cette violence de l'éducation
diminuer indiscutablement au cours des siècles, cela ne se fait que de façon
lente et irrégulière avec, périodiquement, des retours en arrière.
Mais il est surtout intéressant de noter que, dans
les contrées pour lesquelles il a été possible de recueillir suffisamment
d'informations sur le sujet, la dureté des punitions données dans la
famille, à l'école, et par les instances judiciaires, semble toujours évoluer
de façon parallèle :
plus les sociétés sont
despotiques et se maintiennent par la violence et plus les punitions
corporelles sont fortes et utilisées à tous les niveaux (2).
À Rome
Le droit de vie et de mort sur ses fils était accordé
au paterfamilias romain. Le dressage se faisait à l'aide de châtiments
corporels dès que l'enfant était « en âge de comprendre » les
réprimandes et les coups. À l'école, le maître utilisait couramment la férule.
Parallèlement, les peines prononcées par les juges étaient corporelles et
des plus agressives puisqu'on y trouvait la pendaison, la crucifixion, la
noyade, la précipitation de la roche tarpéienne, le bûcher, l'emmurement,
la jetée aux lions. Mais la mort pénale était subordonnée à la
reconnaissance d'une faute répertoriée. Pour le
fils, rien de tel depuis le pouvoir accordé par
Romulus au paterfamilias de tuer son enfant, à vie, sans jugement et sans
aucun chef d'accusation (outre la prison, les verges, les travaux forcés et
la vente). Alors qu'il n'est pas fait mention d'un droit de mort sur
l'esclave et sur la femme, non plus que sur les filles, il est intéressant
de noter que seules les relations père/fils sont évoquées lorsqu'il
s'agit de châtiments corporels, aussi bien dans les textes historiques que
bibliques.
Ces règles prévalurent pendant plus de sept cents
ans, jusqu'à ce qu'Auguste vînt les assouplir.
À Byzance
La période byzantine nous montre un père de famille
maître de sa femme, de ses enfants et de ses employés. Il punissait ou
pardonnait les fautes selon son bon vouloir et pouvait vendre en esclavage
épouse et enfants, ou bien louer leurs services. Il fouettait le fils désobéissant,
ou l'immobilisait dans une entrave en cuivre. Mais il ne semble pas avoir
exercé sur lui de droit de mort, et si des mutilations corporelles
pouvaient sanctionner une faute (main coupée pour un vol, verge coupée
pour la pédérastie, nez coupé pour viol ou adultère, pied coupé pour
l'esclave en fuite, langue coupée pour le politique défaillant…), elles
étaient en général le fait de la justice d'état.
En France
Chez les Francs de la période carolingienne, le père
n'est autorisé qu'à faire emprisonner ses enfants fautifs, et doit, à la
maison, utiliser « des corrections pas furieuses mais fréquentes ».
L'adoucissement des mœurs se poursuit au cours du
Moyen Âge, une certaine mansuétude se fait jour, l'enfant est présenté
comme un être précieux… mais encore sans esprit ! L'éducation idéale
doit utiliser avant tout la parole et l'exemple. Les parents peuvent avoir
recours aux châtiments corporels, mais tous les traités d'éducation
recommandent de n'y recourir qu'en dernière extrémité et plaident pour
une grande modération des coups.
Puis, en un brusque retour en arrière, à partir du
XVe siècle, une vie disciplinaire de plus en plus rigoureuse va se développer
dans les collèges, pendant que dans la société, les peines corporelles
vont remplacer peu à peu les amendes. Au XVIe siècle, en droit pénal, on
utilise le fouet pour punir une grande majorité des délits, à tous les âges.
Parallèlement, à la maison, la punition corporelle se généralise, et au
XVIIe siècle, on inflige le fouet ou la prison aux enfants comme aux
condamnés. En même temps que les châtiments corporels se développent,
l'utilisation des armes se répand « au XVIIe siècle, les écoliers
étaient armés … dès cinq ans on pouvait porter l'épée » (2). Ce parallélisme noté entre la fréquence de
l'utilisation des armes, l'importance des châtiments corporels utilisés
(dans les familles, les écoles et le droit pénal) vient de faire l'objet
de plusieurs travaux scientifiques aux USA, nous y reviendrons.
Le désir d'humilier et d'asservir l'enfant va s'atténuer
au cours du XVIIIe siècle, mais rien ne vient sanctionner les abus de
pouvoir des parents, quel que soit le degré de la maltraitance prodiguée.
En France, il faudra attendre 1889 pour que soit votée la première loi
rendant possible la déchéance paternelle en cas de trop mauvais
traitements.
En Angleterre
Battre son enfant serait recommandé par la Bible. La
reine Victoria, qui le croyait fermement, fit en son temps très largement
diffuser la sentence « spare the rod and spoil the child »
qu'elle attribuait à Salomon, alors qu'elle était en fait de Bernard Shaw,
et qu'elle reste toujours très largement en usage en Angleterre et toujours
attribuée à Salomon. C'est dans cette période victorienne que la Grande
Bretagne a vu se développer une véritable « flagellomanie »
qui persistera longtemps après (6).
La femme d'un clergyman faisait profession de fesser
les filles difficiles, elle prenait deux guinées par séance et vendait ses
fouets spéciaux par correspondance (en 1973, les fouets s'acheminaient
toujours par la poste, ils étaient encore fréquemment demandés par les
familles et les écoles, mais dans les classes élevées de la bourgeoisie,
on demandait qu'ils soient livrés dans le secret).
Churchill fut retiré de la « Saint George's
preparation school » lorsqu'il apparut évident qu'il y recevait des
coups brutaux : « combien je hais cette école et quelle vie
d'anxiété j'y ai vécue pendant plus de deux années » dira-t-il
beaucoup plus tard.
Le « Times » fit à plusieurs reprises des
campagnes contre les châtiments abusifs utilisés dans les écoles. En
1854, un enfant ayant nécessité des soins médicaux après 31 coups de
fouet, la polémique fut vive et le plus ardent défenseur de ces sévices
fut un médecin. En 1877, après le suicide par pendaison d'un garçon de 12
ans qui venait d'être sévèrement battu, nouvelle polémique. En 1911, on
débat aux Communes sur les punitions qui marquent de traces indélébiles
les jeunes gens auxquelles elles sont appliquées (6).
En 1977, le Directeur de la prestigieuse école d'Eton
affirme que les aînés n'ont plus le droit de battre les plus jeunes, mais
que le Directeur, le Sous-Directeur et la Maîtresse de Maison utilisent
toujours le fouet « mais sans dénuder les garçons » (6). N'y aurait-il pas lieu de faire quelque rapprochement
entre le hooliganisme anglais et la brutalité de l'éducation reçue par un
grand nombre de jeunes sujets de sa Majesté ?
Les punitions corporelles ne sont interdites en
Angleterre dans les écoles publiques que depuis 1986. Elles viennent de l'être
en 1999 dans les écoles privées, où la résistance reste grande.
La Bible
Au fait, que peut-on lire dans la Bible, à laquelle
font souvent référence ceux qui veulent prôner une éducation basée sur
la violence physique ? Si l'on scrute les dires de la large cinquantaine
d'auteurs qui ont, tout au long du dernier millénaire avant notre ère,
laissé des écrits répertoriés dans cette immense fresque, on peut
constater que le phénomène des punitions corporelles données aux enfants
n'est qu'assez rarement évoqué (7). De quelle façon
?
Dans l' « Ecclésiastique » écrit
vers 180 av.J.C., on peut noter cette suite de sentences au chapitre XXX
appelé « éducation » :
« celui qui aime son fils lui donne souvent le
fouet afin de pouvoir trouver sa joie en lui » - « cajole un
enfant, il te causera des surprises; joue avec lui, il te contristera »
- « ne ris pas avec lui pour n'avoir pas à souffrir avec lui, tu
finiras par t'en mordre les doigts » - « meurtris ses reins tant
qu'il est enfant, sinon, devenu rétif, il ne t'obéira plus ».
En quelques lignes, ces propos nous font apparaître
l'image d'un père qui ne s'envisage pas comme éducateur, mais comme
seulement préoccupé de soumettre son fils à sa propre volonté. La seule
méthode étant alors de briser ce fils. Est-ce là un précepte acceptable
pour l'an 2.000 que de proscrire la tendresse et le plaisir dans la relation
à son enfant ?
Dans les « Proverbes » qui collectionnent
des sentences émises sur plusieurs générations et en maints langages, et
dont beaucoup se contredisent comme nos proverbes actuels, on peut lire :
« qui épargne le bâton n'aime pas son fils,
mais qui l'aime se hâte de le châtier », mais guère plus loin on
note : « un reproche fait plus d'effet à un homme intelligent que
cent coups à un sot ! ».
Dans le « Deutéronome », beaucoup plus
ancien puisqu'on le considère comme une sorte de testament spirituel de Moïse,
on va jusqu'à découvrir que : « lorsqu'un homme a un fils rebelle et
révolté, qui n'écoute ni son père ni sa mère s'ils lui font la leçon,
alors son père et sa mère s'empareront de lui et l'amèneront aux anciens
de la ville, à la porte de sa localité... et tous les hommes de sa ville
le lapideront et il mourra ».
On voit donc que les prescriptions de la Bible sont
assez contradictoires : « mais ne t'emporte pas jusqu'à le faire
mourir » dans les Proverbes - tandis que « tous les hommes de sa
ville le lapideront et il mourra » dans le Deutéronome - alors même
que « si un homme frappe à mort un être humain, quel qu'il soit, il
sera mis à mort » dans le Lévitique. Ces prescriptions correspondent
à des périodes historiques lointaines, étalées sur plusieurs millénaires,
et émanent de personnages très divers, parlant à des époques où les mœurs
et les connaissances en matière de médecine, de psychologie et de pédagogie
étaient quasiment insignifiantes. Il ne paraît donc guère possible
actuellement de se référer strictement à la Bible pour y découvrir
comment élever les futurs adultes du troisième millénaire.
De nos jours
On enregistre une évolution notable des mœurs, tant
familiales que scolaires ou judiciaires, vers un adoucissement progressif,
mais de façon irrégulière selon les périodes et les pays. Certaines
cultures manifestant, encore maintenant, un attachement beaucoup plus fort
que d'autres à des normes éducatives violentes. Ces cultures sont celles
qui prônent l'asservissement de certains par d'autres, dans des régimes
totalitaires ou dictatoriaux qui ont en commun de maintenir un pouvoir discrétionnaire
sur les femmes, les enfants et les employés (surtout s'ils sont femmes ou
enfants).
En France, il n'est sans doute pas étonnant de
trouver en 1943, dans la revue « Les dossiers de l'éducateur »,
un « art de punir » ainsi libellé : « certaines punitions
physiques sont interdites par les règlements scolaires, c'est à tort ...
bourrades ou taloches ... raclées ... nous ne voyons pas d'autres moyens de
guérir les enfants sensuels et vicieux » (8).
Et dès 1941, le « Manuel du Père de Famille », du vice-amiral
de Penfentanyo, préfacé par le Maréchal Pétain, donnait les conseils
suivants « si vous vous laissez apitoyer... dès la première nuit,
vous êtes perdu... ne jamais céder au moindre caprice » et plus loin
« si tu dois donner le fouet à Louis, exige qu'il se déculotte lui-même »
(9).
Actuellement, une enquête SOFRES faite en janvier
1999 pour « Éduquer sans frapper », montre que seulement 12,5 %
des personnes interrogées ayant des enfants ne leur donnent jamais de
coups, alors que 33 % en donnent rarement, et que 54,5 % en donnent plus
souvent. Les plus âgés et les moins diplômés des enquêtés ont été
les plus battus dans leur enfance. Ces moins diplômés utilisent à leur
tour plus fréquemment les châtiments physiques que les autres parents
puisque 45 % des « sans diplôme » fessent leurs enfants
« de temps en temps ou souvent », contre 40 % des possesseurs du
certificat d'études, 28 % des CAP, BEP, BEPC, 24 % des BAC et 19 % des diplômés
de l'enseignement supérieur. Les femmes avouent battre leurs enfants
« plus que rarement » pour 35 % d'entre elles, contre 22 % des
hommes.
Cependant, si l'on parcourt les rayons consacrés à
l'éducation des enfants dans nos grandes librairies modernes, on ne trouve
pas un seul auteur pour vanter les avantages des punitions corporelles, et
pourtant, il semble que plus de 3 petits français sur 4 les subissent.
Se saisissant du problème, la Suède
prenait sur tous les autres pays une bonne longueur d'avance en votant, en
1979, une loi qui interdisait les châtiments corporels (10)
: cette position n'était soutenue en 1965 que par 53 % des Suédois ; en
1995, 89 % y étaient favorables (96 % chez les moins de 35 ans). Cette loi
suédoise a depuis servi de modèle à plusieurs pays qui l'ont fait voter
chez eux (Autriche, Danemark, Finlande, Norvège, Croatie, Chypre,
Lettonie) ou sont en passe de le faire (Allemagne,
Canada, Irlande, Nouvelle-Zélande, Pologne, Suisse, Belgique, Espagne).
Cette loi s'énonce ainsi "Les enfants ont droit
à protection, sécurité et éducation. Les enfants doivent être traités
avec respect pour leur personne et leur individualité et ne doivent pas être
soumis à des punitions corporelles ou à des traitements humiliants."
En 1979, en même temps que la loi était promulguée,
le Ministère de la Justice suédois finançait très largement une campagne
d'information à la télévision et sur les autres médias. Une brochure
intitulée "Pouvez-vous élever vos enfants avec succès sans gifle ni
fessée ?" était largement distribuée tandis que des affiches étaient
placardées un peu partout. Des cours gratuits de recyclage étaient en même
temps organisés pour les parents.
Un travail effectué récemment par un sociologue
canadien montre que, contrairement à ce que les pessimistes promettaient,
des points fortement positifs ont été constatés depuis la promulgation de
la loi anti-fessée. En Suède, aucun enfant n'est plus mort de suite de
violence familiale, le nombre de procès pour violence contre les enfants a
diminué, de même que le nombre d'enfants enlevés à leurs parents suite
à une intervention des services sociaux : entre 1982 et 1995, les
« mesures obligatoires » administrées chaque année ont diminué
de 46 % et les « placements en foyer » de 26 % (11).
Par ailleurs, un criminologue qui étudie les
tendances de la délinquance juvénile en Europe depuis la guerre déclare :
« les études sur les rapports provenant du Danemark et de la Suède
indiquent que les jeunes d'aujourd'hui sont plus disciplinés que les jeunes
des années 1970... le pourcentage de jeunes de 15 à 17 ans condamnés pour
vol a diminué de 21 % entre 1975 et 1996... le pourcentage de jeunes qui
consomment de l'alcool ou qui ont goûté à la drogue a également diminué
régulièrement depuis 1971... le pourcentage de suicides chez les jeunes et
celui des jeunes condamnés pour viol ont aussi diminué entre 1970 et 1996 »
(12).
Les années 2.001-2010 ont été déclarées par
l'ONU « décennie pour une culture de la paix et de la
non-violence pour les enfants du monde » : il serait bon de
commencer par appliquer la consigne en famille et de promulguer en
France, en cette année 2.000, la loi qui montrerait la manière française
d'aborder le troisième millénaire.
Car nous venons de voir que la violence n'est pas la
manifestation de groupes humains génétiquement marqués, mais qu'elle
semble très souvent induite par les sociétés elles-mêmes lorsque
celles-ci donnent l'exemple aux familles de l'autoritarisme, du despotisme,
et fondent leur pouvoir sur la violence. Le modèle suédois nous montre que
les positions inverses prises au plus haut niveau font évoluer les mœurs
de façon très encourageante.
Arguments contre
les punitions corporelles
e nombreux travaux se sont échelonnés, surtout
depuis 1975, dans divers pays, pour évaluer les conséquences des punitions
corporelles. Émanant essentiellement de psychologues, de sociologues et de
médecins, les conclusions se rejoignent pour montrer que ces punitions
n'ont d'efficacité qu'à court terme et sur des actions très ponctuelles,
alors que leur nocivité s'avère indiscutable.
Les punitions corporelles sont inefficaces
La prestigieuse revue des médecins pédiatres américains
« Pédiatrics » faisait en 1998 le point sur l'ensemble des
travaux publiés sur l'utilisation des punitions corporelles à l'école.
Presque la moitié des États ne les avait pas encore interdites. Elle
confirmait que les fessées sont inefficaces à l'école, et que leur
suppression n'augmente pas les mauvaises conduites (13).
Parallèlement, les Drs Bauman et Friedman, après
avoir fait une revue générale de la littérature scientifique, disent que
les médecins doivent envisager avec les parents les façons de punir leurs
enfants et conseillent d'abandonner la fessée « dangereuse,
inefficace et abusive » (14).
Et Robert Lazarlere, analysant 166
articles médicaux publiés sur les punitions corporelles, conclut que les
analyses prospectives ou rétrospectives (donc rigoureuses) ne montrent
aucun résultat positif de leur utilisation. Seules des études cliniques
peu fiables montrent des résultats positifs, et seulement à court terme (13).
Les punitions corporelles sont nocives
Ashley Montagu, ethnologue, notait déjà il y a 50
ans que les sociétés relativement non-violentes avaient en commun l'éducation
non-violente de leurs enfants, sans châtiments corporels (15).
Depuis, les travaux de recherche se sont multipliés
sur ce sujet, surtout dans les dernières années et dans des pays de plus
en plus divers. Ils font apparaître des relations insoupçonnées
auparavant entre l'utilisation des punitions corporelles et l'exacerbation
de la plupart des comportements antisociaux : délinquance, accidents,
agressivité, mensonges, vols, dépressions, tentatives de suicide, abus
d'alcool, actes d'agression sexuelle envers les enfants, violence conjugale,
homicides...
En voici quelques preuves :
Relations entre punitions corporelles et délinquance
On entend couramment dire que la délinquance serait
en rapport avec l'éducation post-soixante-huitarde qui fait des enfants
trop « gâtés », le divorce des parents ou leurs problèmes
financiers. Or, Sakuta, au Japon, étudiant en 1994 des délinquants de 14
à 16 ans, découvre que 70 % d'entre eux vivaient avec leurs deux parents
et 90 % dans des familles financièrement stables. Mais 30,3 % étaient
considérés comme « élevés sévèrement » et seulement 17,3 %
comme « gâtés » (16).
Un grand nombre d'études différentes, utilisant des
méthodes différentes, mettent en évidence des relations entre les
comportements anti-sociaux des jeunes et les punitions corporelles infligées
par leurs parents (17). Plus celles-ci sont utilisées
et plus le risque de délinquance des enfants augmente. Le pourcentage de
crimes commis est doublé chez les fils ayant reçu de fortes punitions
corporelles de leur père (13 ).
Relations entre punitions corporelles,
accidents et maladies
En France, le Dr Jacqueline Cornet, effectuant
en 1995 une recherche sur 300 jeunes accidentés de la route, a mis en évidence
une relation très forte entre la force, la fréquence et la durée des
coups reçus en famille à titre éducatif et le nombre des accidents subis
dans l'enfance et l'adolescence. La différence est déjà notable entre les
enfants jamais battus et ceux qui n'ont reçu que des coups « légers
et rares ». La gravité des accidents est aussi en relation avec
l'importance des coups reçus, et les plus souvent battus sont aussi les
plus gravement malades. De plus, les parents qui battent sont ceux qui ont
été battus dans leur enfance, et ils se retrouvent plus nombreux
lorsqu'ils ont été élevés dans des pays gouvernés par des régimes
despotiques : un véritable cercle vicieux de
la violence semble ainsi se mettre en place (18).
Odile Bourguignon avait déjà montré une violence éducative
multipliée par trois dans les familles où un enfant avait été victime
d'un accident mortel (19).
Relations entre punitions corporelles et
troubles du comportement
Toujours en France, Suzanne Robert-Ouvray
travaille sur les liens entre le corps et le psychisme de l'enfant. Elle précise
que le cervelet, qui permet à l'enfant de récupérer très vite ses
coordinations psychomotrices après une violence, n'est mature que vers 3
ans. Avant cette période, tout bouleverse l'enfant, les cris, les coups,
les bousculades. Ses idées, ses débuts de logique, ses raisonnements sont
alors secoués comme dans un gobelet. L'enfant tétanisé dans son corps est
sidéré dans sa pensée. À l'âge adulte, ce processus de sidération se réactivera
à la moindre violence. L'enfant battu devient un adulte qui a des difficultés
à mettre en cohérence ses pensées et ses actions musculaires (20).
Et le Dr Marie Choquet, chercheuse au CNRS, qui
dirigeait en 1994 une étude portant sur plus de 12.000 jeunes, note que
« les filles, mais surtout les garçons, qui ont été victimes de
violences sont eux-mêmes plus violents que ceux qui n'ont pas subit
ces atteintes... lorsqu'un jeune manifeste une grande violence, il faut
rechercher les antécédents de violence subie... on a constaté une forte
liaison entre toutes les formes de violence (sur soi, sur autrui et subie) »
(21).
Aux États Unis, Eron, dès 1960, montrait déjà
que les enfants les plus sévèrement punis par leurs parents étaient les plus
agressifs à l'école (13). Muller, en
1995, interrogeant 953 étudiants et leurs parents (séparément), sur leurs
comportements plus ou moins agressifs, note que le rôle de l'éducation
pour expliquer les comportements agressifs des étudiants paraît beaucoup
plus en rapport avec les faits que le rôle de la génétique (22).
Brenner découvre de son côté que les adeptes
des punitions corporelles déplorent chez leurs enfants des problèmes de
comportement qui sont de 20 % plus élevés que chez les parents
qui ne les utilisent pas (23). Dans un groupe de 52 mères,
interrogées sur leurs façons d'agir et celles de leurs enfants, les problèmes
de comportement des enfants apparaissent significativement en
relation avec les cris et les coups utilisés comme méthode de discipline (24).
Murray Straus va alors prouver, chez 933 mères
d'enfants de 2 à 14 ans, que plus les punitions corporelles sont utilisées
et plus les enfants s'engagent dans des conduites et des actes impulsifs (25). Chez 807 mères d'enfants de 6 à 9 ans, il note que
plus elles utilisent la fessée pour corriger des conduites anti-sociales
telles que mensonges, agressivité et vols, plus ces conduites
sont élevées. Quand les parents n'utilisent plus les punitions corporelles
et les remplacent par d'autres modes de discipline, les conduites
anti-sociales diminuent (26).
Les punitions corporelles sont encore utilisées à
l'adolescence à l'encontre d'un jeune américain sur deux : chez ces
enfants longtemps battus, Murray Straus trouve à l'âge adulte un risque
accru de dépression, de tentative de suicide, d'abus d'alcool, d'actes
d'agression sexuelle et de violence envers le conjoint (27).
Alors qu'Edfeldt démontre en Suède comment avoir reçu
des fessées augmente la probabilité d'avoir une dépression (28). Et que
Mc Cord aux USA décèle que plus les enfants reçoivent de punitions
corporelles, plus ils sont égoïstes et moins ils ont de considération
pour les autres (29).
En Australie, en 1990, le National Comitee of
Violence, faisant un rapport sur les causes de la violence agie, note en
premier lieu la violence familiale. En Allemagne, Schurid et ses
collaborateurs démontrent que la prévention de la violence passe, entre
autre, par la prévention de la violence familiale. Et le Comité de Los
Angeles pour la prévention de la délinquance arrive lui aussi à la même
conclusion.
Cependant, beaucoup de gens disent « j'ai été
battu et je suis O.K. ». Parce que lorsque les mauvais effets des
punitions corporelles se manifestent (dépression, violence, délinquance
...), ils ne sont presque jamais rattachés aux coups reçus dans l'enfance.
Le Web présente par ailleurs des témoignages de
personnes accrochées à des pratiques sado-masochistes et qui
racontent comment elles les font remonter aux troubles engendrés par
certaines fessées « déculotté » subies dans l'enfance...
Relations entre punitions corporelles et
homicides
Les punitions corporelles sont censées punir un
comportement déplaisant, mais l'homicide aussi dans les 2/3 des cas. Les
coups sont administrés, comme l'homicide, dans un contexte d'impulsivité
et de colère qui est donc donné comme modèle à l'enfant que l'on punit
ainsi. Or le suédois Edfeldt vient d'établir, dans 10 pays européens, un
parallèle entre l'approbation de la fessée par les parents (et les
enseignants) et le taux d'homicides et d'infanticides (13).
On note aux USA trois fois plus d'homicides par
100.000 habitants qu'au Canada et huit fois plus qu'en Europe. Mais
seulement deux états sur cinquante interdisaient les punitions corporelles
à l'école en 1976. Si vingt-six nouveaux états ont peu à peu suivi la même
voie, en 1996, vingt-trois résistaient encore. Or on note des taux de
violences et d'homicides plus forts dans les états pérennisants les châtiments
corporels à l'école... qui sont d'ailleurs les mêmes que ceux qui possèdent
le plus grand nombre d'armes individuelles ! (13). Ces
données prêtent fortement à réflexion sur les causes de la violence qui
s'exprime aux U.S.A.
La relation entre violence dans l'éducation et
recours à l'homicide est par ailleurs démontrée, à une beaucoup plus
grande échelle, quand on examine la biographie des despotes dont la paranoïa
meurtrière a endeuillé le XXe siècle : Hitler, Staline, Céaucescu, Mao
Tse Toung. Les ouvrages d'Alice Miller décrivent les violences dont ils
avaient été eux-mêmes victimes dans leur enfance de la part de leurs
parents et éducateurs. Ils montrent aussi comment la violence faisait
partie intégrante et quasiment exclusive du système éducatif familial prôné
dans certaines dictatures (30). Les écrits du Dr
Schreber enseignaient en Allemagne au XIXe siècle comment, par des
punitions corporelles données « même à l'âge le plus tendre »,
devenir « maître de l'enfant pour toujours » (31).
L'écrivain Thomas Bernhard raconte à quel point, en Autriche, ce type d'éducation
était mis en pratique et combien il en avait souffert (32).
Les punitions corporelles sont de plus en
plus contestées
aux plus hauts niveaux
13 Professeurs de Pédiatrie américains ayant travaillé sur les effets des punitions
corporelles et réunis en Congrès en 1996 étaient tous d'accord pour
affirmer que plus durement, plus fréquemment et plus longtemps ces
punitions sont utilisées et plus l'enfant développera des conduites
agressives et anti-sociales comme adolescent ou adulte (13).
L'Académie américaine de Pédiatrie prend position en 1998 pour affirmer que les punitions
corporelles sont d'efficacité limitée et sont potentiellement délétères.
Elle recommande d'aider les parents à développer des méthodes éducatives
autres que la fessée (33).
La Société canadienne de Pédiatrie, qui représente 2.000 pédiatres canadiens, déconseille le
recours aux punitions corporelles et insiste sur le fait que « les châtiments
corporels aux nourrissons et aux adolescents sont tout particulièrement néfastes »
(34).
L'Eglise anglicane d'Australie met en garde contre la validité du proverbe « spare the
rod and spoil the child », compte tenu des effets négatifs
des punitions corporelles sur la violence et la délinquance des jeunes (35).
Les parents peuvent-ils évoluer ?
Des parents ayant bénéficié d'un programme éducatif
de 10 semaines réduisent notablement le recours aux punitions corporelles (36). Chez 807 mères d'enfants de 6 à 9 ans, on a vu régresser
les conduites antisociales des enfants quand les parents ont remplacé les
fessées par d'autres modes de discipline (33).
Qui utilise les punitions corporelles et
pourquoi ?
Les parents les plus irritables, déprimés, fatigués
et stressés sont apparus comme les plus grands utilisateurs de punitions
corporelles : l'enfant est donc puni en fonction de ce dont souffre ses
parents et non pas en fonction de ce qu'il fait ou ne fait pas.
L'utilisation des châtiments corporels est d'ailleurs en relation avec un
faible degré de chaleur parentale et d'attachement parent-enfant (13).
Aux USA, actuellement, 17 % des parents ne battent pas
leurs enfants, tandis que 50 % les battent encore à l'adolescence. Le
manque de respect de l'enfant envers le parent est donné comme un des
motifs principaux de punition corporelle. Est-ce qu'un enfant que l'on bat
est un enfant que l'on respecte, alors que l'on sait que 30 % des coups sont
donnés avec une réelle violence ? Cet enfant peut-il alors respecter ses
parents ? (13).
Dans les cultures prônant le culte de l'honneur, on
trouve beaucoup plus de violence dans l'éducation, mais aussi des taux
d'homicides supérieurs, des taux de violences et injures sur autrui plus élevés
et des votes plus importants en faveur du port d'armes (37).
La liste de ce qui mérite la fessée, établie par
Dolias, est très variable d'un couple de parents à l'autre, et même d'un
parent à l'autre dans une même famille. Ce qui prouverait que rien ne
« mérite » vraiment la fessée (38).
D'autres travaux révèlent que les punitions corporelles varient aussi
suivant le sexe de l'enfant... et du parent (18).
Quant à Tiller, il dépeint des pères ayant une très
mauvaise estimation des possibilités de leur bébé à 3 mois. Cependant,
ces pères proposent déjà des punitions corporelles pour modifier des
comportements dont on sait qu'ils ne peuvent l'être à cet âge (39).
Les parents qui battent expliquent souvent leur
comportement par leur attachement à leur culture, c'est-à-dire aux
traditions familiales ou locales dans lesquelles ils ont été élevés...
mais tous ont abandonné le lavage du linge au vieux lavoir local ; aucun ne
rechigne devant l'automobile, la télévision ou les congés payés.
Pourquoi alors la fessée ne serait-elle pas aussi facilement dépassée que
le lavoir et la voiture à cheval ?
Les parents qui utilisent les fessées
sont-ils satisfaits ?
Mille mères du Minesotta ayant utilisé des punitions
corporelles au cours des 6 mois précédents sont
interrogées rétrospectivement sur cette pratique : 54 % reconnaissent que,
dans la moitié des cas, la fessée n'avait pas été la bonne chose à
faire. Dans un autre groupe de parents interviewés, 85 % de ceux qui
utilisaient la fessée étaient prêts à l'abandonner si on leur apprenait
de meilleures alternatives. Ils reconnaissaient que les fessées n'avaient
d'efficacité qu'à très court terme et ne modifiait pas le comportement de
l'enfant à plus long terme (13).
L'enquête réalisée en France par la SOFRES en
janvier 1999 montrait que 45 % des personnes interrogées pensaient que les
châtiments corporels avaient des conséquences négatives « sur le développement
de la force de caractère, sur le sens des responsabilités, sur le travail
scolaire, et sur l'aptitude à entrer dans la société ». Or nous
avions vu précédemment (page 5) que seulement 12,5 % des parents ne
battent pas leurs enfants. Il y a donc une proportion notable de parents qui
usent des punitions corporelles tout en pensant qu'elles ne sont pas une
bonne solution.
Les conséquences négatives de la fessée étaient
majoritairement reconnues par les plus instruits des parents interviewés
par la SOFRES (65 % parmi ces derniers). Ce sont les mêmes qui disaient
avoir reçu le moins de punitions corporelles de leurs parents et qui les
utilisaient eux-mêmes le moins souvent envers leurs enfants. Il se confirme
donc bien que le fait d'avoir été peu battu et d'avoir eu la possibilité
d'accéder largement à la connaissance permette à l'adulte devenu parent
d'éduquer sans frapper.
Comment expliquer la nocivité
des punitions corporelles ?
Elles donnent le mauvais exemple de la violence
puisqu'elles disent que lorsqu'on est fâché, on doit frapper. Elles
brisent aussi les autres modes relationnels qui fonctionnent sur la
reconnaissance et l'estime de soi, le plaisir de faire plaisir, le plaisir
de comprendre, de pouvoir évoluer, de grandir.
Ce type de châtiment élimine la possibilité pour un
enfant d'avouer des désirs irrationnels, que la punition ne change pas mais
ensevelit, et qui resurgiront plus tard. Colère et frustration accumulées
risquent d'exploser ensuite dans des actes de délinquance. Le changement de
comportement de l'amour à la haine est souvent brutal, les parents pensent
alors qu'ils n'ont pas assez puni et refusent de prendre en compte la longue
détérioration de leur relation à l'enfant. « Vider la banque
d'amour crée les conditions des futures difficultés » (40).
Au plan physiologique, ces punitions, surtout si elles
sont répétées, cassent les mécanismes automatiques naturels d'adaptation
aux situations dangereuses que sont la fuite ou
la protection de soi, puisque devant les coups parentaux on ne peut ni fuir
ni se protéger. S'il a brutalement à faire face à une situation
dangereuse, l'enfant conditionné à bloquer ses mécanismes de défense se
retrouvera automatiquement en état d'inhibition, de sidération, qui le
rendra incapable de se protéger efficacement. Par ailleurs, le blocage des
réflexes innés de protection ou de fuite déclenche une réaction
hormonale (décharge de catécholamines) dite « d'inhibition de
l'action », préjudiciable à certains organes. Elle peut ainsi
favoriser le développement de maladies psycho-somatiques, qu'il serait
d'ailleurs plus judicieux d'appeler socio-somatiques (41).
De plus, l'enfant dont les erreurs sont sanctionnées
par des coups vit dans la peur d'être frappé et n'ose entreprendre quoi
que ce soit de difficile de crainte de déclencher la punition ;
beaucoup d'apprentissages, qui ne peuvent s'effectuer sans erreurs, en
seront forcément limités.
Les punitions corporelles données aux enfants
signifient seulement que la personne qui inflige la punition n'est pas
contente et rien d'autre,
- ce qui n'explique pas la vraie raison du mécontentement,
parfois difficile à discerner par le punisseur lui-même,
- ce qui n'aide pas l'enfant à ne pas recommencer
(aucun effet des punitions corporelles à long terme),
- ce qui n'apprend pas, à celui qui a commis une
erreur, qu'il doit la réparer et comment le faire.
Arguments des adeptes
des punitions corporelles
ous avons vu qu'aucun travail scientifique sérieux
n'est jamais venu prouver que les punitions corporelles soient efficaces ou
anodines, bien au contraire. Malgré cela, les inconditionnels de ces châtiments
présentent en général deux arguments pour défendre leurs positions : la
nécessité de mettre des « limites » aux enfants, et le besoin
que ceux-ci auraient de sentir le poids d'une « autorité ».
Voyons ce qu'il en est :
La nécessité de mettre des « limites »
Il est bien évident pour chacun que la vie en société,
familiale ou plus élargie, est faite de toutes sortes de contraintes qui
sont des limites que nous devons mettre à nos désirs et à ceux de nos
enfants. Chaque famille va donc être confrontée à l'obligation d'imposer
des limites à ses enfants. Or dans la société adulte, les coups sont
interdits, y compris pour faire respecter les limites que nous pensons
devoir imposer à ceux qui nous entourent. Pourquoi donc apprendre à un
enfant un mode de fonctionnement et de résolution de conflit qui lui sera
très vite interdit et que la société réprime et sanctionne ?
Le parent qui bat n'est-il pas justement celui qui ne
sait pas s'imposer de limites, celui qui a dépassé ses propres limites à
l'opposition de l'enfant ? On ne peut pas inculquer des limites en
enfreignant celles que la société a fixées.
Cependant, les parents entendent ici ou là qu'il faut
« mettre des limites » aux enfants le plus tôt possible : les
laisser pleurer pour qu'ils comprennent qu'on n'est pas à leur service, les
faire boire toutes les trois heures pour les régler... : l'éducation
organisée par des règles rigides est sous-tendue par la peur que l'enfant
prenne le pouvoir. Quand le parent dit « il a besoin de limites »
cela signifie « il faut qu'il m'obéisse » : il ne s'agit pas du
désir d'en faire un être autonome, attentif, empathique et ouvert, mais au
contraire de l'asservir.
Les limites que donnent les parents sont souvent leurs
propres limites de tolérance aux cris des enfants, à leur refus de manger,
à leur peur de s'endormir... Ces limites sont inscrites dans l'histoire
personnelle des parents. Quand le parent frappe l'enfant, c'est parce qu'il
est arrivé à un seuil de souffrance personnelle, souvent inconsciente, qui
se traduit le plus fréquemment par de la colère et de la violence. Les
enfants n'ont pas besoin de telles limites, mais ils ont besoin d'un
accompagnement sécurisant face aux frustrations inévitables.
Toutes sortes de négociations non violentes peuvent
être engagées avec l'enfant pour l'amener à respecter nos limites et
celles que lui poseront forcément ses congénères tout au long de sa vie.
Autant l'entraîner vite aux méthodes socialement acceptables et
respectueuses de lui-même et des autres.
Le besoin d'autorité de l'enfant
Les parents jouissent automatiquement et pendant un
certain temps, de par leur taille physique et psychologique, d'une autorité
naturelle sur leurs enfants. Point n'est besoin alors d'en rajouter :
des ordres précis et cohérents suffisent à édicter les quelques règles
indispensables.
Mais l'enfant n'a-t-il pas besoin de repères plus que
d'autorité ? Montrer l'exemple à son enfant d'une écoute ouverte, de
notre respect envers lui et envers les autres, de notre esprit de justice,
de notre tolérance, de la cohérence de nos exigences, lui permettra très
vite de nous reconnaître comme adulte fiable. C'est ainsi qu'il pourra repérer
et reproduire les attitudes socialement positives. Manifester de la
violence, c'est au contraire douter de son autorité, et inculquer ce modèle
à l'enfant. Ce doute vient en général du rapport difficile que le parent
avait lui-même établi avec l'autorité parentale dans son enfance.
L'enfant n'a pas vraiment besoin d'autorité ; il a
besoin d'avoir confiance dans un adulte suffisamment juste et attentif.
Comme l'adulte d'ailleurs, il a besoin de reconnaître chez ceux qui le
guident des compétences et des valeurs morales.
Alternatives
aux punitions corporelles
La violence utilisée au prétexte de l'éducation est
toujours néfaste. Ceux qui l'utilisent devront donc être informés qu'ils
sont dans l'erreur, mais aussi aidés. En effet, pour beaucoup de parents,
les alternatives aux punitions corporelles ne pourront se mettre en place
que si un appui suffisant peut leur être fourni. Il faudra donc
successivement :
Aider les parents
à résoudre leurs difficultés personnelles
Les erreurs de discipline parentale sont souvent liées
à d'autres types de problèmes : isolement social - discorde conjugale -
problèmes de santé physique ou mentale - abus de drogues - extrême
jeunesse - et surtout maltraitances subies dans leur enfance.
Il faut aider les parents à sentir leurs limites
personnelles, à parler de l'éducation qu'ils ont eux-mêmes reçue, et à
exprimer les difficultés qu'ils ont eu à vivre au long de leur histoire
personnelle. Il serait évidemment idéal d'avoir pu prendre en compte et
tenter d'aplanir ces difficultés avant toute grossesse. Cela n'est pas
souvent le cas. Un suivi social, psychologique et éducatif parental devrait
donc être mis en place parallèlement au suivi de toute grossesse et
pourrait être prolongé tout au long des trois premières années de la vie
de chaque enfant. Lorsqu'on sait quelle importance ces trois premières années
de la vie ont pour l'avenir de l'enfant, l'investissement fait auprès des
parents pour un bon déroulement de cette toute première éducation apparaîtra
très vite extrêmement rentable.
Préparer les parents à jouer leur rôle
Il est vraiment curieux que l'on ait tant d'exigences
lorsqu'il s'agit de former une puéricultrice, que l'on multiplie les années
d'apprentissage pour des métiers auparavant appris sur le tas, et que l'on
considère que la fonction parentale, que tous ceux qui l'ont exercée
reconnaissent comme l'une des plus difficiles qui soient, ne fasse pas systématiquement
l'objet d'une réflexion approfondie.
Beaucoup de livres très bien faits donnent
d'excellents conseils éducatifs, mais trop peu de parents s'en inspirent.
Il faudrait absolument qu'une préparation à la parentalité, destinée aux
garçons comme aux filles, soit largement proposée. Une telle initiation
pourrait intervenir dès la période scolaire en offrant aux adolescents des
possibilités de réfléchir sur la façon d'établir des rapports avec les
enfants.
Puis, dès la première grossesse. on ferait découvrir
aux futurs parents les comportements qui facilitent et agrémentent beaucoup
la vie de famille et laissent s'épanouir des adultes responsables et
heureux de vivre en société. Parmi ces comportements, citons seulement
pour exemples :
Se renseigner sur les possibilités réelles
de l'enfant
- En fonction de son étape de développement.
- En fonction des problèmes particuliers que chaque
enfant peut avoir à surmonter
Faire confiance aux capacités d'organisation
du bébé
- Le laisser se rythmer : les enfants qui n'ont pu
grandir dans leur rythme sont plus nerveux que les autres.
Essayer d'être un bon modèle de
communication interpersonnelle
- L'enfant respecté et dont les parents se respectent
mutuellement saura respecter.
- L'enfant écouté et dont les parents s'écoutent
mutuellement saura écouter.
- L'enfant compris dans ses besoins physiologiques et
affectifs saura comprendre les autres et donc vous-même.
- L'enfant entouré d'affection saura prouver la
sienne.
Apprendre à identifier les conflits
Si des divergences de vue posent problème entre vous
et votre enfant,
- ou bien le problème n'est en fait pas le vôtre
mais le sien et c'est à lui de le régler (la longueur de ses cheveux,
la couleur de son pull-over, l'instrument de musique dont il a envie de
jouer... ),
- ou bien le problème est le vôtre (vous ne
supportez pas la sono si forte ou le retard à table), il y a donc
conflit entre le désir/besoin de votre enfant et le vôtre et une négociation
est alors à entreprendre.
Apprendre à gérer les conflits
- En cherchant à comprendre les situations qui les génèrent.
- En donnant la parole à l'enfant pour qu'il
s'exprime sur sa difficulté.
- En introduisant l'humour ou le jeu chaque fois que
possible.
- En laissant toujours une petite marge d'autonomie,
de manœuvre à l'enfant.
- En tenant compte du tempérament particulier de
chaque enfant.
- En exigeant des « réparations »
lorsqu'une transgression a été commise, réparation qui doit permettre
à l'enfant d'être réintégré et non pas exclu du cercle des règles.
- En négociant : le parent et son enfant n'ont ni
les mêmes besoins, ni les mêmes désirs : ceux-ci entrent donc forcément
et souvent en contradiction. Personne n'a tort ni raison d'avoir des
besoins et des désirs. Il faut trouver les solutions qui lèsent le
moins possible les uns et les autres, afin de ne pas engendrer de trop
fortes frustrations, sources d'agressivité ou de dépression.
Dans la négociation, ou bien chacun fait une
concession, ou bien on en fait une à tour de rôle, ou bien on demande à
une tierce personne neutre dans le conflit de proposer une solution...
chaque famille doit trouver sa façon de gérer les conflits... mais
autant que possible sans « perdant » et sans « coupable ».
Mais surtout ne pas oublier la tendresse
la meilleure des alternatives à la violence.
Lorsqu'on doit imposer à un enfant une frustration nécessaire, celle-ci
sera beaucoup plus facilement acceptée si le ton employé est déjà
porteur de tendresse, et plus encore si un geste affectueux (embrasser,
serrer dans ses bras... ) encourage l'enfant à faire l'effort demandé. La
tendresse est la dimension émotionnelle qui permet de compenser les duretés
de la vie. Elle n'est pas antinomique d'organisation, de repères, de fermeté :
être tendre, c'est être ni dur ni mou
De nombreux auteurs traitent fort intelligemment de
ces questions. La plus connue est sans conteste Françoise Dolto (La cause
des enfants, La cause des adolescents, Tout est langage... ), mais Thomas
Gordon (Parents efficaces, Etre parent ça s'apprend) et beaucoup d'autres
pourraient être cités : on les découvre facilement en fouillant les
rayons « éducation » des bonnes libraires. Chaque parent peut
trouver le texte dont la lecture lui convient.
Légiférer contre
les punitions corporelles
Pourquoi une loi ?
Alors que les méfaits de l'utilisation de la violence
dans l'éducation paraissent indiscutables, peut-on laisser s'installer une
grave inégalité entre les enfants contraints de subir cette violence et
les autres ? Il est du devoir de la République de veiller à ce qu'aucun de
ses enfants ne risque plus d'être perverti par un système éducatif
reconnu comme nocif.
D'après diverses estimations, plus de 80 % des
enfants reçoivent des punitions corporelles, 25 à 30 % d'entre elles étant
d'une réelle violence. Or la plupart des parents concernés assurent qu'en
battant leurs enfants ils agissent pour leur bien. Peut-on laisser une
fraction si importante de nos enfants courir les risques que nous venons d'évoquer
au chapitre « Les punitions corporelles sont nocives » ? Les
parents qui battent doivent être informés au plus vite et de façon claire
qu'ils sont dans l'erreur. Et les enfants doivent apprendre tout aussi vite
qu'il n'est pas bien de les battre.
Qu'en serait-il de l'éradication dans nos pays développés
de la variole, de la poliomyélite, de la tuberculose, du tétanos si la
vaccination n'avait pas été rendue obligatoire ? L'exemple de la loi
promulguée en Suède en 1979 nous montre que les positions prises au plus
haut niveau font évoluer les mœurs de façon rapide et très
encourageante.
Mais, diront à juste titre les juristes, une loi
existe qui interdit de porter des coups à autrui. Elle existe même depuis
que Napoléon, dépassant à la fois le droit romain et le droit coutumier,
promulguait en 1804 (article 209 de son code), l'interdiction de porter
coups ou blessures à autrui. Avec quelques modifications, cette loi est
toujours en vigueur. Mais alors qu'elle punissait au départ les coups portés
par les enfants sur leurs parents et non l'inverse,
actuellement le législateur (loi du 22.07.96, art.
222-13) :
- sépare les violences légères (bousculer,
secouer, cracher à la figure, arracher les cheveux ...) punissables
d'une contravention, des coups proprement dits (qui n'ont pas besoin
d'occasionner de blessures pour être sanctionnés) punissables
d'amendes et peines de prison ;
- majore les pénalités en fonction de circonstances
aggravantes : habitude, sur des personnes hors d'état de se protéger (âge,
infirmité), sur des victimes de moins de 15 ans, par des personnes
ayant qualité de père ou mère ou d'ayant autorité ;
- décrète que le délit de coups ou violences
volontaires est constitué dès qu'il existe un acte volontaire de
violence, quel que soit le mobile qui l'ait inspiré.
La simple lecture du texte de loi ferait donc penser
que les punitions corporelles sont interdites en France et punies comme
telles. Mais ce n'est pas l'usage qui est fait de la loi. Pour que le juge
intervienne lorsque des coups sont portés sur des enfants par leurs
parents, il faut non seulement des coups, non seulement des blessures, mais
encore des blessures graves. Sinon (Litec du droit civil 1994) « Les
usages tolèrent encore au profit des parents, mais non des enseignants, un
droit raisonnable de correction corporelle - au-delà de quoi
commence le délit de coups et blessures ». Qu'est-ce qu'un droit
raisonnable ? Qui peut dire où passe la limite lorsque l'on voit que les
accidents répertoriés chez les jeunes sont déjà plus nombreux et plus
graves chez ceux qui ont reçu des coups « légers et rares »
que chez ceux qui n'ont jamais été battus ? (18). Et que plus de 25 % des
coups sont donnés avec violence ?
Mais il faut reconnaître que la loi sur les coups et
blessures est difficile à interpréter pour les juges. Ils sont en effet
peu enclins à envoyer un père de famille en prison pour la « bonne
fessée » qu'il a donnée à son enfant « pour son bien »,
le juge étant lui-même souvent persuadé du bien fondé de la chose. Un
enfant dont le père est en prison n'est d'ailleurs pas forcément plus
heureux qu'un enfant fessé.
Il faut donc combler ce véritable vide juridique en
promulguant une loi spécifique concernant les relations entre les enfants
et leurs éducateurs. Il faut instituer un « délit de punition
corporelle » et préciser que tous les coups, mais aussi les violences
dites légères, sont interdits par qui que ce soit sur les enfants et les
adolescents. Parce que c'est humiliant, nocif et non éducatif. Et qu'aucun
adulte en charge d'éduquer des enfants ne devra plus l'ignorer.
La loi devra par ailleurs introduire la notion que
tout adulte doit respect à l'enfant comme à toute personne humaine, en symétrie
de l'article 371 du code civil qui note que « l'enfant, à tout âge,
doit honneur et respect à ses père et mère ».
Quel contenu donner à la loi ?
On peut proposer le texte suivant :
« Chaque adulte doit
respect à l'enfant. »
« L'article ..... du code pénal institue un « délit
de punition corporelle » défini comme suit : le fait par qui que
ce soit, y compris les parents et les personnes ayant autorité, d'utiliser
pour quelque motif que ce soit, envers des enfants ou des adolescents, des
punitions corporelles. »
« Toutes les punitions corporelles (telles que
tapes, gifles, claques, fessées, coups de pieds, de poing, de bâton, de
martinet, de fouet ou de quelque instrument, de même que griffures,
pincements, tirage de cheveux ou d'oreilles, secouades), tombent sous le
coup de la loi. »
« Le délit de punition corporelle est puni :
- D'un suivi socio-judiciaire si les coups n'ont pas
entraîné de blessures.
- Le suivi socio-judiciaire peut être assorti d'une
injonction de soins si le coupable fait preuve d'un comportement
habituel qui porte préjudice à l'enfant.
- En cas de récidive, ou si les punitions
corporelles ont entraîné des blessures, le coupable tombe sous le coup
de l'article 222-13 de la loi sur les coups et blessures volontaires.
- La loi prévoit des circonstances aggravantes
lorsque l'enfant a moins de 3 ans, ou est physiquement ou psychiquement
déficient. »
Les mesures d'accompagnement de la loi
Émettre de tels interdits envers une population qui,
pour une part notable, use encore des punitions corporelles, ne pourra se réaliser
sans mesures d'accompagnement.
Une large information devra donc être diffusée par
toutes sortes de moyens : affiches, tracts, brochures, émissions télévisuelles,
etc... afin que nul n'ignore ni la loi, ni les raisons de sa promulgation.
Ces informations devront en effet toucher toute la population, mais seront
plus particulièrement orientées vers tous ceux qui, par leur fonction,
leur activité professionnelle ou bénévole, se trouvent en situation d'éducateurs
: parents, mais aussi grands-parents, fratrie, enseignants, éducateurs
professionnels ou bénévoles, permanents ou intermittents. Enfin, il sera
peut-être encore plus important que les enfants eux-mêmes sachent bien
qu'on doit les respecter et qu'il est interdit de les battre.
Des lieux de réflexion, sur l'éducation en général
et la parentalité en particulier, seront proposés à tous ceux qui
voudront évoluer dans la prise en compte de leurs tâches éducatives.
Des « Comités de Pilotage », ayant pour
but de soutenir les parents dans leur rôle d'éducateurs, viennent d'être
créés par le Ministère de l'Emploi et de la Solidarité : circulaire du
9.03.99, n°99/153, chapitre « aide à la fonction parentale ».
Ils s'articulent autour d'un certain nombre d'associations bénévoles. Il
faudrait les développer en prenant aussi comme points d'appui les centres
de PMI, les crèches, les halte-garderies et les écoles où psychologues
scolaires et rééducateurs pourraient collaborer à cette mission.
Parallèlement, une formation, pratiquée avec des
personnels spécialisés, serait proposée à tous les futurs parents,
hommes et femmes, dans les maternités et cliniques d'accouchement tout au
long des mois de grossesse. Des entretiens avec les parents, pratiqués
pendant la période prénatale, permettraient de repérer les familles à
risques et de les aider tout particulièrement. Des brochures simples et
explicites, suggérant des solutions aux problèmes essentiels qu'ils
rencontreront dans les premières années, seraient offertes et commentées
aux parents avant leur retour au foyer.
Les possibilités de réflexions fournies dans les
Maternités seraient ensuite transférées vers d'autres structures (PMI, Écoles
des Parents, Maisons vertes ou similaires, Associations diverses soumises à
évaluations). Les parents qui, malgré les précautions prises, tomberaient
sous le coup d'une injonction de soins, seraient orientés vers des
structures plus spécialisées (42).
Pour conclure
À l'orée du troisième millénaire,
accordons enfin aux enfants le droit au respect de leur personne.
Eduquons-les sans violence ni humiliation, pour rompre enfin le
cercle vicieux de la violence, et pour nous donner les chances de
voir un XXIe siècle moins meurtrier que celui qui s'achève.
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